28 février 2006
Prologue
C'est en m'égarant dans la jungle bloguesque du web qu'une évidence m'est apparue : des millions d'êtres à la vie dénuée d'intérêt déversent des flots de textes inconsistants, alors que quelqu'un d'aussi exceptionnel que moi n'a jamais pris le temps d'apporter sa contribution forcément plus utile et pertinente à ce phénomène d'écriture des masses populaires.
Il aurait d'ailleurs été regrettable que les événements passionnants qui façonnent chaque jour mon existence hors du commun ne soient pas consignés et échappent ainsi à la postérité, qui aurait grand à y perdre. Oh bien sûr l'idée de parler de moi dans des livres n'est pas neuve et je suis trop souvent assailli de sollicitations de biographes de tout poil. Mais j'aime l'honnêteté et je tiens à la stricte véracité des faits qui seront relatés à mon sujet. Aussi, nul autre que moi-même n'est mieux placé pour parler de mon fabuleux destin.
Il va vous sembler étrange que les aventures révélées par ce blog n'aient pas encore fait de moi une personnalité médiatique...à moins que vous ne me connaissiez peut-être déjà? J'ai par convenance choisi de me tenir à l'écart du grand public, ce qui est un exercice particulièrement difficile compte tenu de mon environnement professionnel et de mes liens amicaux avec bon nombre de célébrités. Certains journalistes indiscrets ont pu profiter d'une inattention de ma part. Mais ne nous égarons pas : je n'entends pas vous captiver avec de banals potins mondains.
Non : ceci est avant tout le journal d'un homme extraordinaire.
Parce que c'était moi, parce que c'était moi
Je devine l'impatience qui vous brûle : vous mourez d'envie de tout savoir sur moi. C'est naturel, et je vous comprends. N'ayez crainte, ce blog est là pour vous satisfaire.
Si j'ai la présomption de croire que ma personne est digne d'admiration, c'est que les preuves y concourant s'accumulent sans relâche depuis le jour béni de ma naissance.
Je suis d'ailleurs sorti du ventre maternel doté dune étonnante chevelure blonde et bouclée, et déjà pourvu de trois dents. Les registres de l'hôpital mentionnent un accouchement au déroulement parfait, dans un temps record, et un nouveau-né d'une remarquable beauté, souriant et à l'esprit déjà vif. Maman me racontait souvent qu'elle avait été harcelée par le responsable de la maternité qui souhaitait lui faire rencontrer des photographes prêts à payer une fortune pour qu'elle les autorise à publier mon joli minois en couverture de ces magazines pour jeunes parents.
Avec cette dignité et cette humilité qui caractérise chaque membre de ma famille, elle avait catégoriquement refusé en expliquant que tout l'argent du monde ne parviendrait jamais à lui arracher son fils de ses bras, même le temps d'une séance photo. Son obstination avait eu pour conséquence d'irrémédiablement faire monter les enchères jusqu'à ce que ma mère, déclinant un chèque de 3 millions de francs, fît enfin perdre leurs derniers espoirs aux paparazzi qui envahissaient la clinique depuis plusieurs jours. Le détachement des biens matériels ne se rencontre que chez les grands esprits. Savoir relativiser le pouvoir de l'argent n'est pas à la portée de tous, et sûrement pas à la vôtre, vous qui me lisez. Les vraies valeurs sont ailleurs, comme me l'a appris dès mon plus jeune âge mon père, qui était philosophe et directeur de la banque de France.
Il y a eu Wolfgang, puis Albert, et il y a moi.
Mes premiers mois d'humain tout neuf furent marqués par une succession ininterrompue de records sur lesquels mes parents avaient choisi de rester discrets pour me protéger, malgré tout l'émerveillement que mes exploits leur inspiraient : cavalant à quatre pattes dès 2 mois, debout à 4, galopant et sautant à 6, j'eus recours à la parole dès 8 mois. La révélation de mes talents artistiques commença peu après mon premier anniversaire lorsque mes géniteurs stupéfaits m'entendirent jouer les premières notes de la 9ème symphonie de Beethoven sur le petit livre-piano électronique qu'ils m'avaient offert. Je découvrai parallèlement mon penchant pour le dessin et la peinture en réalisant des séries d'autoportraits. A deux ans je savais reproduire Notre-Dame de Paris en légos et j'écrivais quelques poèmes. A l'instar de Mozart, j'étais parvenu à la maîtrise du piano avant mon quatrième anniversaire. Mais j'étais en plus capable de programmer un ordinateur pour qu'il génère mathématiquement une sonate. Mes parents auraient pu exploiter le génie de leur fils comme tant d'autres l'auraient fait. Au lieu de ça ils ont toujours agi avec le seul souci de mon équilibre et de mon bien être.
01 mars 2006
Avertissement au sujet des commentaires
Je marque un temps d'arrêt dans la narration palpitante du déroulement de mon existence car une petite mise au point s'impose entre vous et moi.
J'ai reçu ce matin un appel téléphonique émanant de la direction de Canalblog. Le haut responsable - qui se trouve être une de mes connaissances - tenait à me confier combien il était flatté que j'aie choisi son serveur pour héberger mes précieux écrits. Puis d'une voix embarrassée, il m'a informé des conséquences fâcheuses de l'ouverture de mon blog sur le fonctionnement du réseau.
"Le nombre de connexions sur notre site a été multiplié par 12 depuis hier. Nous nous sommes aperçus qu'elles concernaient presque toutes votre journal. Nos équipements ne permettent malheureusement pas la gestion d'un tel trafic. Dans un premier temps nous allons essayer de vous attribuer une plus large bande passante en supprimant quelques blogs inutiles." m'a-t-il expliqué. "Vous voulez dire qu'il n'y aura plus que le mien d'accessible?" ai-je répondu malicieusement. Je suis taquin, parfois. "Oh vous savez, si ça ne dépendait que de moi..." a-t-il lâché en riant. "Plus sérieusement, nous vous suggérons de désactiver les commentaires des visiteurs. Cela devrait avoir pour effet de réduire leur temps de connexion et donc contribuer à la fluiditié du trafic."
Sage conseil, en effet, d'autant plus qu'il m'aurait été bien difficile d'ingurgiter les 54786 messages que vous avez cru bon de poster ici dans la nuit d'hier à aujourd'hui et qu'il est donc préférable de supprimer. Je suis sensible à votre intérêt mais votre avis m'est accessoire car je le connais d'avance.
Il vous faut à présent m'aimer sans l'écrire, cela nous évitera d'une part des tracas d'ordre technique, et d'autre part de nous éloigner du seul sujet qui nous passionne : ma vie.
02 mars 2006
Fleuron : nom masculin. Ce qu'il y a de plus beau, de plus réussi
Vous avez remarqué que des symboles dorés séparaient chacun de mes textes et leur présence vous intrigue. Me trompè-je? Deviner le fond de la pensée d'un individu quelconque est l'une de mes innombrables facultés. Je n'en tire cependant aucun honneur car comprendre la psychologie des gens simples est d'une effarante facilité.
Il s'agit là de fleurons, dont la présence mérite quelques explications. S'il est vrai que la définition de ce terme au sens figuré s'applique merveilleusement à ma personne, c'est avant tout pour leurs profondes significations que j'ai choisi de les faire figurer ici. La complexité de leur portée ésotérique m'oblige à vous en livrer une interprétation vulgarisée, accessible à votre niveau. L'étude de la symbolique requiert des capacités intellectuelles qui surpassent malheureusement les vôtres.
Pour résumer, donc, sachez que l'emblême qui orne mes pages est constitué d'une branche de saule, d'un rameau de fougère et de la fleur de lys (que vous avez sans doute reconnue puisque vous avez suivi intégralement la diffusion télévisée des Rois Maudits.) Il remonte au IXème siècle et appartient à un ordre de chevalerie qui regroupait les soldats d'élite de Charlemagne. La branche de saule est une allégorie récurrente des courants de philosophie et de religion les plus anciens : on la retrouve sur des papyrus vieux de 3000 ans en tant qu'attribut du dieu Osiris, les prêtres tibétains en parent leurs salles de prières, la Bible et la Torah y font maintes fois référence. Elle associe la force à la souplesse tout en évoquant l'esprit de résistance, ainsi que la fertilité et la fidélité. La fougère est empruntée aux rites celtiques et exprime la loyauté guerrière et l'engagement inconditionnel au service de la royauté, comme vient le rappeler la fleur de lys, qui domine d'ailleurs les autres symboles.
J'ai entrepris il y a quelques années une laborieuse mais passionnante enquête généalogique qui m'a emmené en différents points du globe. Hormis le fait que je compte parmi mes ancêtres des représentants de toutes les grandes familles royales européennes, je descends par ma mère du comte Guillaume de Mayence, fondateur de ce fameux ordre de chevalerie, dont je ne révélerai pas le nom car il constitue encore aujourd'hui une société secrète investie d'une mission de la plus haute importance. La consultation d'archives de la Bibliothèque Nationale de France (inaccessibles au public en raison de leur rareté et leur fragilité, mais je n'ai eu aucun mal à bénéficier d'une faveur du conservateur, un grand ami à moi) m'a permis de retracer la vie de ce grand homme, génie du stratège et combattant hors pair, authentique héros des champs de bataille, à qui Charlemagne dut son empire.
Son emblême est là pour rendre hommage à ce personnage avec qui je partage les mêmes valeurs,et pour rappeler que j'appartiens à cette lignée d'hommes qui font l'Histoire.
03 mars 2006
Il n'y a pas d'école pour les génies
Après ces digressions nécessaires, revenons au fil de mon histoire.
Vous commencez à saisir quelques aspects de ma personnalité et naturellement, vous vous attendez à ce que je vous retrace un parcours scolaire exemplaire. Je mentirais si je prétendais qu'il ne le fut pas mais j'aimerais dès à présent vous ôter de l'esprit l'image de premier de la classe que vous êtes en train de m'attribuer. Je vous pardonne, il s'agit là d'un réflexe bien naturel d'individu ordinaire n'ayant connu que l'école communale.
Réfléchissez un instant : pensez vous qu'il eût été judicieux d'intégrer un jeune prodige à un troupeau bêlant d'enfants vulgaires et sans aucune éducation? Je n'imagine pas pire torture que cette promiscuité avec de la marmaille piaillarde et sous-cultivée.
Il va de soi que mes parents préférèrent employer les services des meilleurs précepteurs de l'époque. J'eus d'ailleurs le privilège de recevoir des cours de chimie et de physique d'un scientifique de renommée internationale qui s'est vu récemment remettre le prix Nobel. De même c'est à un écrivain très célèbre que je dois en partie mon érudition littéraire. J'ai d'ailleurs tenu à le remercier pour la qualité de son enseignement en lui offrant le manuscrit de mon premier roman, qu'il a fait publier sous son nom avec mon autorisation, et qui figure à l'heure actuelle dans le top 10 des best-sellers de ces vingt dernières années.
Une autre petite anecdote amusante me revient au sujet de ma scolarité à domicile : à l'âge de 14 ans j'avais entrepris de reproduire les calculs qui avaient permis à Albert Einstein d'aboutir à l'énoncé de sa fameuse théorie de la relativité. J'allais sans le savoir déclencher un séisme dans les hautes sphères savantes en démontrant qu'elle comportait une erreur, laquelle avait déjà été commise par Lorentz avant lui. L'affaire fut soigneusement cachée aux médias car ses répercussions à l'échelle de la planète auraient pu être dramatiques. J'ai alors travaillé en collaboration avec les plus éminents mathématiciens du globe afin d'apporter les corrections nécessaires de façon à ce que plus personne ne puisse désormais mettre en doute l'exactitude de l'équation d'Einstein. Cela nous contraignit à un indispensable et laborieux travail de falsification mais notre intervention est aujourd'hui indécelable et l'honneur du malgré tout génial Albert est sauf : je devais bien ça à celui qui fut l'une des idoles de ma jeunesse.
04 mars 2006
Au service de la Nation
Mon cursus universitaire, à l’image de tout ce que j’ai toujours entrepris, atteignit un niveau inédit d’excellence. En quelques années j’obtins tous les diplômes possibles et imaginables dans tous les domaines du savoir car il me fallait tenter d’apaiser l’appétit inextinguible de mon esprit boulimique. Je voyageais alors beaucoup, partagé entre mes études et les conférences que je donnais moi-même, passant de la Sorbonne à Cambridge, de Yale à Oxford, de Harvard à West Point.
Ah, West Point ! Le moment est venu de vous parler de mon expérience militaire. Je devine d’ailleurs que ce chapitre vous intéressera davantage que ma période d’étudiant parmi l’élite intellectuelle, milieu bien trop inaccessible à vos propres facultés mentales pour que vous y soyez sensibles.
Comme je l’ai récemment évoqué, il existe dans ma famille une tradition militaire vieille de plusieurs siècles. Sur les champs des plus grandes batailles de l’Histoire, il y a toujours eu un de mes glorieux ancêtres pour commander des soldats, les menant la plupart du temps vers de triomphales victoires. L’art de la guerre regorge de subtilités qui ne peuvent que séduire les grandes intelligences : c’est la raison pour laquelle je tenais impérativement à endosser l’uniforme.
L’Armée est le seul environnement où des êtres d’exception tels que moi tolèrent le contact avec les hommes ordinaires. Sous le drapeau de la Nation, même le plus vulgaire des rustres est touché par une étincelle de noblesse. Exception faite des femmes, naturellement.
Je fus intégré à un commando spécial sous le grade de lieutenant. Les classes furent rudes mais pour constituer un régiment d’élite, il fallait bien séparer le bon grain de l’ivraie. Ceux dont les nerfs craquaient avant la fin de la période préparatoire n’étaient pas dignes de la confiance que la Patrie plaçait en eux. Seuls devaient rester au final les authentiques hommes d’honneur. On nous réveillait à trois heures du matin pour une marche au pas de gymnastique de trente kilomètres, bardas réglementaires de 40 kilos sur le dos. On nous fit partir deux semaines en campement en plein cœur de la Sibérie où nous effectuions des stages de plongée en apnée dans de l’eau à 1 degré, sans équipement autre que notre caleçon. Nous devions savoir nous adapter aux conditions les plus extrêmes : on nous parachuta dans les dunes brûlantes du Sahara, sans eau mais avec un plan pour rejoindre le poste de commandement situé à une centaine de kilomètres du lieu de chute. Je me souviens avoir survécu en capturant des crotales dont le sang m’évita la déshydratation. Et nous apprenions à monter et démonter des armes de plus en plus complexes, de plus en plus vite, une main dans le dos, puis les yeux bandés. Ou encore dans une chambre à gaz où l’on nous envoyait un dérivé de l’ypérite : il fallait alors que l’arme soit reconstituée en moins de trois minutes pour obtenir l’autorisation de quitter la pièce, sous peine de graves liaisons pulmonaires.
Sur les trois cent jeunes officiers engagés dans cet entraînement pour surhommes, plus de deux cent cinquante avaient surestimé leurs capacités. Chaque jour, j’avais vu une dizaine d’entre eux éclater en sanglots et quitter les rangs avec le poids de la honte sur les épaules. Pour ma part je finis major de la promotion et fus élevé au grade de capitaine. Mais mon ascension ne faisait que commencer.
12 mars 2006
Admirez moi avec modération
Cessez de harceler la direction de Canalblog de mails et coups de téléphone, ils ne sont pas responsables de mon absence!
Il va vous falloir admettre que je ne puis être continuellement à votre disposition car les rares trous dans mon emploi du temps ont la taille d'une tête d'épingle. J'ai été appelé ces derniers jours pour une affaire de la plus haute importance qui m'a contraint de reléguer au second plan la mise à jour de ce blog. Il m'est hélas impossible de vous en dire davantage, pour votre sécurité comme pour la mienne. Sachez simplement que j'œuvre dans l'intérêt du pays et que la portée de mes actions dépasse trop largement le cadre de votre modeste vie de citoyen de base pour que vous puissiez en jauger l'effficacité...
Je n'ai que ces quelques minutes à vous consacrer. Je m'offre ce dimanche un après-midi de détente bien mérité à Chamonix dans le chalet huppé d'une poupée sulfureuse que votre goût pour ces lamentables chansons commerciales a rendue très riche. Je penserai à vous en dégustant une coupe de Dom Pérignon dans le jacuzzi de cette créature de rêve dont l'érudition en matière de caresses érotiques est tout à fait fascinante : car après tout elle vous doit sa notoriété et sans cette dernière, il m'aurait été impossible de faire sa connaissance.
A bientôt!

